La suite des dernières affaires des mois passés et des récentes annonces faites par Nicolas G.Hayek, fondateur du groupe Swatch, le secteur horloger est pris de convulsions. La question revient toujours de savoir ce que vont devenir les marques. Mais la vraie et seule interrogation porte sur le bénéfice que vont en tirer les clients, s'ils en tirent le moindre... retour sur une fin d'année à rebondissements et spéculations sur ce que sera l'avenir de sociétés en pleine ébullition.
Ces derniers mois ont été marqués par des événements sans précédent dans l’univers du luxe horloger. Les uns licencient leur personnel pour mieux se recomposer, les autres ferment carrément leurs enseignes sans autre forme de procès. On aurait pu croire que ces soubresauts du marché seraient les derniers d’une année franchement pas terrible… Et bien non, il y avait mieux! L’histoire est taquine et, voulant jouer les prolongations, a gardé le meilleur pour la fin, autrement dit pour la première quinzaine du mois de décembre. Certains consommateurs avertis et autres « blogeurs » bien informés ont même paraphrasé le « Splendid » et leur annuel « Père Noël est une ordure » en titrant « Joyeux Noël Félix… ». Il faut dire que les dernières grandes révélations d’avant les fêtes de fin d’année ont fait l’effet d’une bombe et il y a fort à parier que certains décideurs n’aient pas bien goûté les vacances horlogères.
CRISE D’IDENTITÉ
Mais que devient le monde de l’horlogerie ? Les uns disent qu’il devient fou, les autres supputent qu’il vit une véritable crise d’identité après des années passées à s’enrichir… Une certitude, les consommateurs sont de plus en plus renseignés, contrairement à ce qu’assurent certains spécialistes de la branche. Il est révolu le temps où l’amateur était prêt à acheter une montre pour sa simple signature. Aujourd’hui, grâce à Internet, aux articles qui foisonnent dans tous les médias, il ne peut que s’y connaître… Et il s’y connaît ! Tellement qu’il raille, par l’entremise de « blogs » et autres forums, certains articles faussement vulgarisateurs. Oui, aujourd’hui, les consommateurs qui rentrent dans les boutiques sont largement visés, parfois plus éclairés même que les simples vendeurs et toujours à l’affût de l’information « croustillante » qui les feront reconnaître par leurs pairs (car ils se promènent en bande à travers la Toile et dans certaines concentrations d’addicts du tic-tac) comme de vrais savants des choses horlogères. Ne nous y trompons pas. Il est bien question de savoir livresque… Enfin, d’informations glanées ça et là, et lues sans autre forme de procès. L’analyse ? Point trop n’en faut ! L’information se prend à chaud et se consomme sur le pouce entre amis autour d’un café, entre deux vociférations sur un « Chat » spécialisé ou lors d’une visite à son horloger préféré qui lui, n‘a d’autre désir que de voir son adorable et vitupérant client se décider enfin à acheter quelque chose. Mais l’autre aventurier de l’Internet, l’éternel idéaliste horloger sans le sous, rêve de la montre parfaite. Dans ses phantasmes, elle possède un boîtier un peu comme celui d’une A.Lange & Söhne, dispose d’un calibre de manufacture largement aussi qualitatif que ceux des instruments de la marque susnommée et s’achète pour le prix d’une Hamilton. Cette utopie, certains artistes du clavier y croient et ils passent parfois une tête par la porte en demandant si le propriétaire de l’officine en question distribue la perle rare : la très recherchée — mais très absente de l’Hexagone — maison Moser. On murmure que cette dernière, connue seulement d’une poignée d’irascibles du réseau arachnéen, serait prochainement décidée à établir une antenne en France, un pays peuplé d’esthètes impécunieux.
RÉVÉLATIONS
Mais revenons à ces révélations de la fin d’année… Ces amateurs toujours très armés mais peu dépensiers ont été avertis par un animateur rarement avare de « scoops » retentissants que TAG Heuer venait, tout début décembre, de présenter un calibre de manufacture de son cru mais dont l’esthétique ne laissait planer aucun doute sur ses origines japonaises. Que penser alors du beau papier du Figaro résentant cette nouveauté comme l’un des futurs piliers de l’horlogerie suisse? Heureux, les dépositaires de la marque Seiko: ce colossal « bug » dans la communication d’une marque helvétique devrait largement contribuer à « booster » les ventes de la manufacture nippone, si tant est que le consommateur soit mature. Une certitude, voilà une publicité gratuite dont le fabricant japonais devrait profiter. À défaut, les mois à venir devraient voir d’autres marques la solliciter. Il faut dire que l’annonce faite, début décembre encore, par Nicolas G.Hayek d’arrêter à très court terme les livraisons de mouvements, de composants et de pièces, a ébranlé le marché (c’est tout de même la troisième fois qu’il fait ce genre d’annonces et que rien ne se produit). Et pour cause, car ETA, l’entité appartenant au Swatch Group (et par incidence à Nicolas G. Hayek), fournit plus de 95 % de l’intégralité des ébauches de mouvements mécaniques à plus de 200 euros ; soit près de 75 % des mouvements écaniques suisses. Bref, les horlogers dans leur immense majorité ont peu de solutions à court terme. Il leur sera possible : soit de devenir le meilleur ami de ce propriétaire ayant annoncé depuis 2002 la réduction des approvisionnements, soit d’apprendre le japonais à la vitesse de l’éclair, soit de se lancer d’urgence dans le développement de mouvements mécaniques, soit d’acheter chinois en désespoir de cause ou, tout bonnement, de revenir au quartz…
SOMBRES PROJECTIONS
Voilà bien de sombres projections. Sans jouer les Nostradamus de l’univers micromécanique, il est possible de spéculer que l’horlogerie, déjà affectée par une décrue importante, risque dans les mois à venir de déchanter encore. Les marques non préparées, et en particulier celles des grands groupes concurrents du Swatch Group, vont devoir apprendre à faire des mouvements de montres par ellesmêmes… Et cela risque à la fois de grever leur budget mais également de ralentir leur créativité. Certains diront que ce n’est pas pire et que nombre des produits présentés ces derniers temps n’ont pas de charme ou sont les itérations de références déjà en catalogue. Face à tant de désordre annoncé, on ne saurait trop encourager les boutiquiers à capitaliser sur des maisons comme Péquignet qui, avec son tout nouveau calibre de manufacture, compte au nombre des rares producteurs actuels à avoir senti, avant l’heure, l’impérieuse nécessité de devenir une manufacture. Bien lui en a pris, cette société française devrait pouvoir vendre son beau mouvement « manufacturé en France » à d’autres entreprises au prix fort. En parallèle de ces croissances, certaines signatures sont appelées à disparaître, chose inéluctable, mais cela n’affectera pas les boutiques généralistes puisqu’il s’agira sans doute encore de marques de niches que seuls quelques détaillants très spécialisés vendaient avec difficulté. En tout état de cause, les entités les plus solidement ancrées dans la réalité du marché, celles qui savent associer un design à l’heure du temps à un prix décent ont toutes les chances, comme cette année, de faire des scores tout à fait honorables.
L’AXE DE LA CONNAISSANCE
Toutefois et c’est une réelle obligation en période difficile où les consommateurs ont à la fois avertis et plus sensibles à tous les détails, il est important de tout mettre en oeuvre pour maintenir la formation des vendeurs qui, une fois encore et souvent faute de temps ou de moyens, est trop souvent négligée. C’est cet axe de la connaissance qui sera le nôtre cette année. Un vendeur ou une vendeuse bien formée, ayant le discours adéquat, est un formidable vecteur de profit. Sa formation n’est pas économiquement une hérésie. Dans une conjoncture difficile, où les affaires douteuses entachant l’horlogerie risquent de faire douter les consommateurs même faiblement informés, il est important d’avoir une force de vente prête à défendre ses produits et à expliciter les choix stratégiques, voire même écaniques, des marques présentes dans les vitrines. Le vieux slogan des années 70 est encore d’actualité s’il est un peu remanié: « en France, on n’a pas beaucoup de moyens, mais on a des idées »… Et l’idée principale de l’année sera de miser sur la culture. Celle des entreprises en les ravivant pour lutter contre la morosité. Et celle des personnels afin qu’ils continuent d’enrichir le savoir du client, toujours plus exigeant.
Joël Luciani
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