En trente ans, Jewelmer s'est imposé comme la plus grande entreprise de perles Gold des mers du sud. Fondée par un français et un philippin, elle emploie aujourd'hui un millier de personnes. La perle dorée, dont l'orient fascine et qui reste si délicate à produire, est cependant encore méconnue en Europe. Il nous a fallu aller à sa rencontre pour mieux appréhender tout ce qui fait sa valeur.
C’est l’histoire d’un groupe de journalistes parti trois jours découvrir les perles dorées des Philippines et resté près de trois semaines. Simplement parce qu’un volcan islandais avait cloué au sol des milliers d’avions dans le monde. Le reportage des quatre représentants de la presse (Les Échos Série Limitée, Le Nouvel Observateur, Please, Orion), invités par la société Jewelmer, s’est transformé en rendez-vous en terre inconnue… Ils ont fini par mettre à profit ce séjour forcé pour faire connaissance avec un pays, une culture, une population. Et tenter de mieux comprendre dans quel contexte est née la perle dorée, cette gemme d’origine organique devenue le trésor des Philippines, et de quel environnement elle a besoin pour se développer. Si le prix de la perle gold est plus élevé notamment que celui de ses cousines polynésiennes ou japonaises, c’est parce que sa culture nécessite un processus complexe dans une nature parfaitement préservée. Ce n’est pas par hasard que le président de la République des Philippines, Fidel V. Ramons, a déclaré officiellement en 1996 la perle des Philippines, connue sous le nom de perle des mers du sud, comme trésor national. Ce n’est pas pour rien qu’elle est considérée comme un véritable miracle de la nature et que sa couleur fascine tant, au point que ceux qui la voient pour la première fois ont tendance à penser qu’elle n’est pas naturelle. Pourtant, le seul traitement nécessaire à cette gemme, une fois extraite de sa coquille, est un lavage à l’eau de mer. Sa couleur, en corrélation avec l’extérieur de la coquille, est donnée par le manteau de la bivalve, une huître pinctada maxima à lèvres d’or. Le coquillage produit des perles de nuances différentes en fonction du lieu où il est élevé : du blanc argenté au jaune doré. Une perle est un cristal biologique, formée de couches nacrières composées de conchillion et carbonate de calcium. Selon l’épaisseur de ces couches d’aragonite, l’orient est plus ou moins profond et brillant. Jewelmer a mis dix ans à obtenir de manière régulière des perles d’un jaune puissant, fruit de l’expérimentation des chercheurs et du savoir-faire des greffeurs. L’autre grande difficulté est de récolter une gemme parfaitement ronde et sans aspérités. Tellement de facteurs peuvent entrer en ligne de compte pendant la croissance de la nacre autour du noyau que la découverte d’une perle ronde relève du cadeau de remerciement que fait la Nature aux hommes qui prennent soin d’elle. Parmi ces hommes, il en est un qui oeuvre depuis des décennies pour réussir le pari fou qu’est la culture de ces perles. Il est français, breton avant tout, parti un jour à l’aventure sur toutes les mers du monde jusqu’à décider de s’arrêter aux Philippines, où son nom est aujourd’hui indissociable de la « golden pearl ».
AVENTURIER
Jacques Branellec est un aventurier, un pilote et un marin qui s’était déjà risqué à l’élevage d’huîtres perlières à Tahiti. Il a quitté dès l’âge de 18 ans sa Bretagne natale, la côte nord du Finistère, pour partir à l’aventure aux États-Unis puis en Polynésie. Pilote pour Air Tahiti, il a l’idée d’implanter une ferme dans un atoll où il développe avec succès la culture des perles de Tahiti. Son associé le contraint à revendre ses parts avant de céder deux ans plus tard l’affaire à Robert Wan, alors producteur débutant. De dépit, Jacques Branellec commence un tour du monde à la voile, sans toutefois abandonner l’idée de poursuivre son aventure dans la perliculture. Au hasard des rencontres, il se retrouve aux Philippines et décide de monter une ferme perlière. Pour tenter l’opération, il lui fallait impérativement s’associer à un natif de l’archipel. En 1978, il rencontre Manuel Cojuangco et un an plus tard, les deux hommes fondent la société Jewelmer International Corporation. La famille de Manuel Cojuangco possède des terrains à Palawan, dans le sud des Philippines qui ne comptent pas moins de 7107 îles. Elle y cultivait une espèce hybride de cocotier lorsque Jacques Branellec lui a proposé un pari fou, la création de fermes perlières. « J’aime les challenges », nous explique Manuel Cojuangco dans son bureau de Manille, qu’il partage depuis 31 ans avec Jacques Branellec. « Jacques et moi avons des tempéraments différents, c’est pourquoi nos rôles ne sont pas les mêmes: je me charge de la stratégie pendant que Jacques oeuvre sur le terrain ».
850000 PERLES PAR AN
Il aura fallu aux deux hommes dix ans pour récupérer l’investissement initial. Mais aujourd’hui, Jewelmer produit 850000 perles par an et représente la plus grande entreprise mondiale de perles des mers du sud, dépassant la production du continent australien. La compagnie perlière s’étend sur plus de 30000 hectares et 6 fermes perlières. L’entreprise compte un millier de personnes, réparties entre les fermes perlières, le bureau, l’atelier de joaillerie et les boutiques. Quinze points de vente en propre ont été à ce jour ouverts aux Philippines, le premier en date a été inauguré dans le prestigieux Peninsula Manila, hôtel où ont séjourné les journalistes français invités par Jewelmer. Implantées uniquement aux Philippines, dans les hôtels de luxe et les centres commerciaux, les boutiques Jewelmer proposent les bijoux réalisés dans l’atelier de Manille, qui emploie 40 salariés. Parmi eux, un certain nombre d’enfants des plongeurs des fermes perau point une écloserie d’huîtres pinctada maxima.
DE TAHITI À PALAWAN
Dans son adolescence, Jacques Branellec avait travaillé dans l’entreprise ostréicole familiale sur la côte nord du Finistère. Alors qu’il est pilote pour Air Tahiti dans les années 1970, il s’intéresse à la perliculture en Polynésie et inaugure sa première ferme perlière. En 1979, il a près de trente ans lorsqu’il fonde aux Philippines la société Jewelmer International Corporation avec Manuel Cojuangco. Après avoir choisi où implanter la première ferme perlière en fonction de sa situation géographique et des fonds marins, il fait appel à 2000 plongeurs en apnée qui collectent pendant plus de trois mois les milliers d’huîtres nécessaires au démarrage de l’exploitation de Bugsuk, une île sauvage au sud de Palawan. Une fois greffées selon une technique mise au point par les Japonais au début du XXe siècle et que le Breton est allé lui-même étudier au Pays du Soleil Levant, les huîtres sont remises à l’eau dans des paniers placés à au moins dix mètres de profondeur et qui les protègent des prédateurs. Pendant les deux à trois ans nécessaires à la croissance de la perle, les huîtres sont tournées chaque jour pour assurer la rondeur de la gemme et les paniers sont nettoyés tous les mois. Un travail ingrat, réalisé en pleine mer et par tous les temps. De plus, il faut se défendre contre les contrebandiers et lutter contre la pratique répandue de la pêche à la dynamite et au cyanure, extrêmement destructrice pour l’environnement. Pour la perliculture, la qualité de l’eau doit être absolue et l’écosystème doit pouvoir maintenir son équilibre.
ÉCLOSERIE
Pour éviter qu’une monoculture intensive n’appauvrisse le milieu marin, Jewelmer décide de s’implanter sur de nouveaux sites et surtout, de se lancer dans une aventure inédite: la reproduction des huîtres en écloserie. Il faudra six ans pour obtenir la première récolte, au prix d’un processus d’une grande complexité et qui demande aux équipes une vigilance de tous les instants. Jacques Branellec explique qu’il faut 323 opérations pour créer une perle et qu’il suffit que l’une de ces étapes soit moyenne pour nuire à la perfection de la perle. Il fait visiter aux journalistes l’île de Taytay, un joyau écologique sur lequel est implantée la ferme numéro quatre, ravagée par un typhon en 1998 alors que les bâtiments venaient d’être inaugurés et que trois millions d’euros avaient été investis. Il explique comment Jewelmer est passé d’une activité extractive au développement durable grâce à la production des nacres en biotechnologie. Il ouvre les portes du laboratoire de culture des algues microscopiques pour l’élevage des larves d’huîtres et montre même les bacs, à l’abri de la lumière, où de minuscules coquilles commencent à développer leur nacre et à s’accrocher à des filets. Pour en arriver là, il aura notamment fallu nourrir les larves toutes les deux heures pendant neuf jours avec une catégorie particulière de planctons. Ensuite, seulement 3 % des bébés huîtres seront sélectionnés pour l’élevage. Simplement sur la ferme de Taytay, trois à quatre millions de bivalves sont en permanence en cours de développement et chaque coquillage est répertorié, suivi à tous les stades de sa croissance. « L’ouverture de l’écloserie et des différents sites de production nous conforte dans notre politique écologiste. Nous avons été les premiers à nous mobiliser contre la pêche à la dynamite et au cyanure. Nous constatons, en outre, que nous multiplions la biodiversité et réensemençons des régions entières. Nous produisons annuellementbien plus d’huîtres que nous n’en avons prélevées dans la mer une douzaine d’années durant. Et dans les baies où l’on s’installe, le peuplement des poissons se trouve multiplié par cinq ou six », raconte Jacques Branellec dans son livre. Il y décrit aussi toutes les épreuves qu’il a dû surmonter à titre personnel ou en équipe. Elles ont forgé son caractère et l’ont aussi conduit à une forme de philosophie : « faire précisément de chaque difficulté un moyen de rebondir ».
Carine Loeillet
www.orionmagazine.fr