Au début du printemps la revue d’anthropologie : « Les cahiers de l’imaginaire » publiait un texte du professeur Bernard Cova, de l’Université Bocconi de Milan, intitulé : « La fin du Luxe ? ». Il soulignait alors les paradoxes que notre société entretien avec la notion de luxe. Le texte passe en revue diverses dynamiques sociales a priori contradictoires : La dénonciation intellectuelle d’un certain luxe qui participe à la dilapidation des ressources naturelles de la planète. L’échec des stratégies marketing qui visaient à créer un luxe abordable, sorte de démocratisation du luxe, que l’auteur souligne comme un contre sens, source de l’échec de ces stratégies. ! Bernard Cova offre aussi la perspective d’un nouveau genre de luxe celui de l’oisiveté et de la contemplation, il écrit : « Demain le luxe, le vrai luxe, sera cette dépense improductive et scandaleuse au-delà de la raison productive : le temps contemplatif, le temps non dédié à produire ou consommer. Quoi de plus luxueux que de contempler la mer, les îles, les bateaux qui partent vers le Sud de la Méditerranée; tout cela sur du temps volé au travail et à la consommation et en pensant à ce que cela représente. »
A ce dernier propos, il est peut-être bon et nécessaire de noter que ce luxe de l’oisiveté a d’ors et déjà de très nombreux adeptes, qu’ils se comptent par centaines de millions, et qu’ils sont regroupés (depuis un certain temps !) sous une étiquette sociale dite « des chômeurs ». Car dans nos sociétés d’économie globalisée, les faits semblent démontrer que le Luxe, au niveau du comportement social, n’est pas l’oisiveté mais bien le travail.
Le bassin méditerranéen, cité par le professeur Cova, connaît justement un taux de chômage record, il atteint pour certain pays plus de 75% des moins de 25 ans ! Bernard Cova se laisse sans doute abuser par le discours de la doctrine économique dominante qui est en contradiction avec la réalité de sa pratique. Le discours prône le travail comme seul moyen de production de biens, alors que la réalité de la pratique est un système dans lequel le travail se raréfie de manière constante depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Chaque année le ratio est vérifié par l’Organisation Mondiale du Travail, les industries mondiales produisent de plus en plus de biens, avec de moins en moins de travailleurs…
Bernard Cova soulignait aussi, l’extraordinaire vitalité de maisons comme Bvlgari, Dior, Chaumet, Cartier,… en raison de la hausse vertigineuse des ventes de produits de très grand luxe. Un créneau qui semble totalement épargné, preuve ultime que la richesse progresse et que la crise économique existe pour certaines tranches de population mais pas pour d’autres… Notre monde produit de plus en plus de richesse et parallèlement il produit aussi de plus en plus de pauvreté. Très grande pauvreté de masse et très grande richesse d’une petite partie de la population mondiale progressent de manière exponentielle et opposée.
Mais cette cartographie sociale des paradoxes du luxe ne répond pas pour autant à la question de savoir si le luxe est condamné à la honte ! Elle met tout de même en lumière une dynamique qui place le luxe dans une situation difficile, au point d’en faire l’étendard involontaire d’un « inégalitarisme » forcené.
Les acteurs de l’univers du Luxe sont de plus en plus sensibles à cette problématique. Cela se ressent aussi dans la relation qu’entretiennent les consommateurs au luxe, dans son exposition ou sa dissimulation, dans sa relation à la sphère publique et sa sécurisation. Les émotions contradictoires bouillonnent, la peur et la fascination, le dégoût, l’envie et l’ivresse, la colère, la vanité, l’orgueil sans borne… Ainsi de nombreuses grandes maisons du Luxe se sont lancées dans des opérations humanitaires, écologiques,… L’affichage de l’utilisation de métaux précieux d’origine « éthique » est devenu un argument marketing et l’utilisation des diamants respectueux du « protocole Kimberley » une quasi généralité ! (Voir notre article a ce sujet).
Une chose est certaine, l’univers du Luxe est en passe d’atteindre un certain paroxysme d’émotions contradictoires. Au c½ur de la confusion il est toujours bon de revenir aux fondamentaux. L’étymologie du mot Luxe offre certaines lumières. Ce mot vient du latin Luxus qui signifie : débauche, excès, faste. Lui-même provient du mot lux qui signifie lumière. En latin, rappelons que le porteur de lumière est Lucifer. Le mot luxus est aussi une déclinaison du verbe latin lucere qui signifie : Luire, briller. Du mot luxe provient le mot luxuriant que l’on dit d’une végétation. Le luxe est donc un faste, un débordement de vie, une puissance dionysiaque qui porte en elle le scandale, comme la nuée porte l’orage ! Le plaisir du luxe se nourri en grande partie du scandale qu’il provoque.
Le luxe est donc forcément immoral, mais ce qui est immoral n’est pas forcément détestable ! Il est des immoralités nécessaires car elles sont libératrices, comme le sont les forces dionysiaque dans la tradition antique. Dionysos est le dieu qui incarne les forces vitales du printemps, c’est l’énergie qui fait éclater les bourgeons en fleur, inonde la nature pour la rende luxuriante. Le luxe, lorsqu’il est celui de Coco Chanel et provoque le scandale en libérant les femmes des corsets, inaugurant un grand mouvement de progrès, c’est un luxe qui choque les puissants et les poussent à renoncer à une certaine dictature morale, c’est un luxe immoral et libérateur. Le luxe des tenues baroques d’Oscar Wilde provoquait lui aussi un scandale libérateur en malmenant le conservatisme mortifère de l’Angleterre victorienne. Autre luxe provocateur et libérateur, celui des Zazous qui scandalisaient la France Pétainiste sous l’occupation ! En ces temps de restriction où le tissus étaient rare, ils portaient des habits trop grands, les filles les cheveux courts et des pantalons, les garçons les cheveux longs, et des bagues rutilantes à tous les doigts, ils écoutaient du Jazz, musique de noir et donc interdite… Il brutalisaient les tabous morbides d’une société qui réinstaurait l’esclavagisme et bien d’autres barbaries. Pour tout cela les Zazous risquaient la déportation, beaucoup le furent… Leur luxe était scandale mais aussi courage.
La tradition symbolique de Dionysos et des forces dites dionysiaques, qui incarnent si bien l’émotionnel qui s’attache à l’idée du luxe, ne leur attribue pas seulement un pouvoir libérateur. Les récits mythologiques foisonnent de l’influence néfaste que Dionysos peut avoir sur les hommes et les femmes. Un symbole contient toujours sont opposé comme aimait à le rappeler C.G. Jung. Dionysos est, entre autre, le dieu de la vigne et du vin, il est aussi le Dieu de l’alcoolisme ! Les forces dionysiaques déchainées et aveugles à leur propre épuisement s’effondrent à la fin de l’automne, laissant place à la mort et l’hiver où tout s’immobilise sous la violence du froid et la glaciale lumière de Thanatos…
Le luxe, dans la littérature et l’histoire, fut aussi désigné comme un détonateur de forces destructrices. C’est un autre parallèle que l’on peut souligner entre ce que dit la tradition des forces Dionysiaques et le luxe ! L’affaire historique du Collier de la reine Marie Antoinette dont se sont saisi Alexandre Dumas et Maurice Leblanc, défraya un scandale qui passe pour avoir déclenché la prise de la Bastille en 1789, la révolution et la terreur qui conduisit Louis XVI et cette même Marie Antoinette sur l’échafaud. En soit, l’affaire du « Collier de la Reine », qui fut souvent mis en scène sans souci d’une historicité précise, symbolise la terrible ranc½ur que le peuple de Paris nourrissait depuis des décennies. Nul historien ne conteste que les fastes et le luxe de la cour de Louis XVI nourrissaient une haine dans le peuple qui fini par s’exprimer en un déferlement de violence, que seul calma un fleuve de sang alimenté par la terreur et la férocité des guerres napoléoniennes.
Le luxe baroque de l’aristocratie de Versailles qui n’était sous-tendu par aucune autre pensée que la magnificence et l’apparence que l’on souhaitait afficher pour déclencher la jalousie, ressemblent fort a cette façon de vivre le luxe qu’ont certains de nos contemporains, comme par exemple le luxe affiché par Mariah Carrey lors de son anniversaire (voir notre article). Une dynamique qui est aujourd’hui planétaire.
Il n’est pas de notre sujet de prophétiser une quelconque révolution mondiale. Surtout qu’aujourd’hui les « Bastilles » à prendre sont diffuses, tant dans l’espace que dans les consciences, de même les responsabilités de ceux qui les dressent et les pouvoirs de ceux qui en usent. Enfin, la disparité des cultures, les différences d’état de conscience, les perceptions des réalités et de la justice, n’offrent pas un champ plus unifié de conscience populaire qui pourrait être le vecteur d’un soulèvement général et planétaire ayant un objectif commun. L’heure d’un « Che » mondial n’est pas encore venue. Seule la violence du sentiment d’injustice et de mépris ressenti par les plus humbles lorsqu’ils sont confrontés à l’étalage du grand Luxe semble universelle.
On peut aussi constater le développement important dans nos sociétés en cours de mondialisation, du syndrome du « Joueur de flute de Hamelin ». Les puissants de nos sociétés ne payant pas leur « tribu » à l’intelligence que symbolise le joueur de flute dans la légende. Ce joueur de flute qui les avait débarrassé des rats, ces rongeurs qui par leur surpopulation les menaçaient de famine. Le joueur de flute qui symbolise l’intelligence est aussi une incarnation du partage, de l’énergie qui devient force par sa circulation dans le vivant et les rats, eux, qui sont les parasites, la bêtise improductive… Dans une symbolique plus ressente, il est intéressant de rappeller que les rats symbolisèrent la barbarie nazie, le fascisme, l’inégalitarisme… La légende du « Joueur de Flute de Hamelin » raconte que les bourgeois de la Ville, une fois débarrassé des rats, grâce au joueur de Flute, oublièrent de rétribuer sa prestation. Le joueur du Flute entraina alors tous les enfants de la ville grâce à sa musique magique et les fît se jeter d’une haute falaise !
Le constat concret de cette réalité sociale est quotidien. Nos jeunes, dans leurs dérives violentes à travers la drogue, l’alcool, parfois les engagements extrémistes idéologiques ou religieux, sont un reflet saisissant de cette légende.
Les puissants d’aujourd’hui qui oublient de payer leur tribu à l’intelligence et ceci principalement à travers leurs dépenses somptuaires qu’est le grand luxe, condamnent leur jeunesse, leurs propres enfants à errer déboussolés et à être captés par les forces mortifère. La mode dite « anorexia », reproduction juvénile et maladive, de la mode des tops modèles filiformes jusqu'à la désexualisation, est un autre symptôme frappant du même syndrome.
Il est de la responsabilité de ceux qui détiennent le pouvoir de placer au sommet des valeurs un symbole. Si celui-ci ne parle que de vanité, les énergies de la vanité redescendront la pyramide des valeurs, en enveloppant toutes choses de ses illusions et de sa morbidité. C’est la revanche de Thanatos sur Dionysos, lorsqu’il n’est plus porteur d’intelligence et de vraies forces libératrices. C’est ce que Nietzche et Jung visualisaient un évoquant ce danger pour la société des hommes, lorsque Dionysos s’affranchi d’Apollon…
S’il est dans la nature du Luxe, d’être luxure et scandale, il est aussi évident que la nature du luxe n’est pas la même selon qui est scandalisé par le luxe. Quelle joie procure un luxe qui ne scandalisera que les humbles et les faibles ? N’est-ce pas là un luxe misérable ? Un luxe si misérable que les principales jouissances du luxe : le rêve, l’élévation, ce lien avec un sentiment d’éternité indéfinissable, en sont exempt. On peut donc penser que le luxe est condamné a la honte s’il ne brille pas d’abords par son intelligence !
Bruno PoinFou
(bruno.fou@free.fr)
2010-06-15 14:43:01






